jueves, 17 de junio de 2010

Une excursion au pays des Ranqueles - Lucio Victorio MANSILLA

Extrait du « Une excursion au pays des Ranqueles » de Lucio V. Mansilla,
traduit de l'espagnol (Arrgentine) par Odile Begué.

Dédicace. – Les aspirations d'un tourist. – Les goûts au fil des ans. – Pourquoi un père se querelle avec son fils. – Qui sont les Ranqueles. – Un traité international avec les Indiens. – La théorie des extrêmes. – Où se situent les frontières de Córdoba et les terres comprises entre les ríos Cuarto et Quinto. – D'où part le chemin du Cuero.

Je ne sais où tu es, ni où te trouvera cette lettre et celles qui suivront, si Dieu me prête vie et santé.
Voilà longtemps que j'ignore où tu habites, que je suis sans nouvelles de toi; et c'est uniquement parce que le cœur me dit que tu es en vie, que je crois que tu poursuis tes pérégrinations de par ce monde, et que je ne perds pas espoir de partager avec toi, à l'ombre d'un vieux caroubier vermoulu ou parmi les hautes herbes au bord d'une lagune ou sur les berges d'un ruisseau, un churrasco de guanaco, ou de biche, ou de jument, ou de chat sauvage, ou une picana d'autruche, que j'aurai attrapée aux boleadoras, qui m'a toujours paru le morceau le plus savoureux. 

À propos d'autruche, après avoir parcouru l'Europe et l'Amérique, vécu comme un marquis à Paris, et comme un guaraní au Paraguay; mangé de la mazamorra dans le Río de la Plata, du charquicán au Chili, des huîtres à New York, des macaroni à Naples, des truffes dans le Périgord, du chipáà Asunción, j'ai souvenir que l'une des grandes aspirations de ta vie était de manger une omelette d'œufs de ce volatile de la pampa à Nagüel Mapo, qui veut dire Lieudit du Tigre.

Les goûts se simplifient au fil des ans, et il se produit un curieux phénomène social depuis que le monde est monde. Le macrocosme, c'est-à-dire l'homme collectif, passe son temps à inventer des plaisirs, des mets délicats, des besoins, et le microcosme, l'homme individuel, à lutter pour s'affranchir des tyrannies de la mode et de la civilisation.

À vingt-cinq ans, nous sommes esclaves d'un nombre incalculable de choses superflues. Ne pas avoir de gants blancs, frais comme la romaine, est une grande contrariété, et peut faire rater un mariage au jeune homme le plus accompli. Combien n'ont-ils pas souvent cessé de manger et sacrifié leur estomac sur l'autel du bon goût!

À quarante ans, lorsque la bise et le froid de l'hiver de la vie ont commencé à faner le teint et à blanchir les cheveux, les besoins augmentent, et pour un pot de cold cream, ou un paquet de cosmétiques, que ne ferait-on pas?

Plus tard, tout revient au même; avec ou sans gants, avec ou sans retouches, «fût-il vêtu de pourpre, un singe est toujours un singe».

La nourriture la plus naturelle, la plus simple, la plus inoffensive, il n'y a rien de mieux : point de plats épicés, point de truffes. Le puchero est la seule chose qui n'est pas nocive, qui n'est pas indigeste, qui n'irrite pas.
Dans un autre ordre d'idées, le phénomène se vérifie également. Il est des races et des nations créatrices, des races et des nations destructrices. Et, néanmoins, dans l'irrésistible corso e ricorso des temps et de l'humanité, le monde avance; et une inquiétude fébrile pousse incessamment les mortels de perspective en perspective, sans que jamais l'idéal ne meure.

Eh bien, en arrêtant ici l'exorde, je vais te dire,
Santiago, mon ami, que je t'ai devancé.
Je présume que tu ne m'en voudras pas pour cela, en te laissant dominer par un sentiment d'envie.
N'oublie pas qu'un jour tu m'as dit, en blâmant ton père avec lequel tu t'étais disputé :
— Sais-tu pourquoi le vieux m'en veut? Parce qu'il m'envie que je sois allé au Paraguay et lui pas.

Le fait est que mon étoile militaire me confia le commandement des frontières de Córdoba, qui étaient les plus dévastées par les Ranqueles. Tu sais déjà que les Ranqueles sont ces tribus d'Indiens araucans qui, ayant émigré à différentes époques du versant occidental de la cordillère des Andes vers le versant oriental, et traversé les ríos Negro et Colorado, sont venues s'établir entre le río Quinto et le río Colorado, à l'est du río Chalileo.

Dernièrement, j'ai conclu un traité de paix avec eux, que le président a approuvé, à charge de le soumettre au Congrès.
Moi, je croyais que, s'agissant d'un acte administratif, ce n'était pas nécessaire.
Un pauvre colonel, que sait-il des procédures constitutionnelles?
Le traité ainsi ratifié, certaines difficultés surgirent quant à son exécution immédiate.
Cette circonstance, d'une part, une certaine inclination pour les équipées hasardeuses et lointaines, de l'autre, le désir de voir de mes propres yeux ce monde que l'on appelle Tierra adentro, afin d'en étudier les usages et les coutumes, les besoins, les idées, la religion, la langue, et reconnaître par moi-même le terrain où un jour, peut-être, devront marcher les forces qui sont sous mes ordres – voilà ce qui me décida, il y a peu et contre une foule de gens qui se disaient connaisseurs des Indiens, à m'aventurer jusqu'à leurs campements, et à manger, avant toi, à Nagüel Mapo, une omelette d'œufs d'autruche.

Notre inoubliable ami Emilio Quevedo avait coutume de me dire, lorsque nous vivions tous deux au Paraguay, vêtus du costume léger des criollos et les parodiant pour autant que nous le permettaient notre ingénuité et nos talents d'imitateurs : «Lucio! Après Paris, Asunción!» Moi, je dis : «Santiago, après une omelette d'œufs de poule frais au “Club del Progreso”, une omelette d'œufs d'autruche sous la tente de mon compère le cacique  «Baigorrita.»

On aura beau dire, si le bonheur existe, si nous parvenons à le concrétiser et à le définir, c'est dans les extrêmes qu'il se trouve. Je comprends les joies du riche et celles du pauvre; les joies de l'amour et de la haine; les joies de l'anonymat et de la gloire. Mais, qui saurait comprendre les joies du juste milieu; les joies de l'indifférence; les joies d'être n'importe quoi?
Je comprends que l'on puisse dire : «J'aimerais être Leonardo Pereira, un potentat de la finance.»
Mais que l'on dise : «J'aimerais être l'épicier du coin, don Juan ou don Pedro, un prénom quelconque, sans patronyme connu», ça non.
Je comprends que l'on puisse dire : «Je voudrais être cireur de bottes ou vendeur de billets de loterie.»
Je comprends l'amour de Juliette et de Roméo, de même que je comprends la haine de De Silva pour Hernani, et je comprends aussi la grandeur du pardon.

Mais je ne comprends pas les sentiments qui ne répondent à rien d'énergique, ni de fort, à rien de terrible ou de tendre.
Je comprends que quelqu'un sur cette terre puisse dire : «Je voudrais être Mitre, l'enfant chéri de la fortune et de la gloire, ou sacristain de San Juan.»
Mais que quelqu'un dise : «Je voudrais être le colonel Mansilla», ça je ne le comprends pas, car, enfin, ce jeune homme, qui est-il?
C'est au général Arredondo, mon chef immédiat à l'époque, que je dois, cher Santiago, le plaisir immense d'avoir mangé une omelette d'œufs d'autruche à Nagüel Mapo, d'avoir touché les extrêmes une fois de plus. Sans son consentement, je serais resté sur ma faim et ne t'aurais pas devancé.
Je lui serai toujours reconnaissant d'avoir eu envers moi cette déférence, et de m'avoir fait savoir qu'il considérait mon entreprise comme très risquée, me prouvant par là que mon sort ne lui était pas indifférent. Seuls ceux qui ne sont pas des amis peuvent accepter qu'un homme meure pour rien... et dans l'anonymat.
La nouvelle ligne de frontière de la province de Córdoba n'est plus là où tu l'as laissée, lorsque tu es passé en allant à San Luis, où tu as eu le privilège de rencontrer cet individu qui te disait un jour, au Morro :
— Moi, je ne souhaite pas, monsieur don Santiago, visiter l'Europe pour connaître le Crystal Palace, ni Buckingham Palace, ni les Tuileries, ni le London Tunnel, mais pour voir ce Septentrion, ce Septentrion!
La nouvelle ligne passe par le río Quinto, c'est-à-dire qu'elle a avancé de vingt-cinq lieues et que l'on peut enfin traverser le río Cuarto à Achiras sans faire de testament et se confesser.
Quelques milliers de lieues carrées ont été conquises.
Que de terres propices à l'élevage du bétail sont celles comprises entre le río Cuarto et le río Quinto!
L'orge, le vesceron, le trèfle, les graminées y poussent frais et luxuriants parmi l'herbe drue; d'importantes gorges comme celles du Gato, de longs et abondants cours d'eau comme Santa Catalina et Sampacho, des lacs inépuisables et profonds comme Chemenco, Tarapendá et Santo Tomé constituent une source de richesse d'une valeur inestimable. 

J'ai moi-même relevé, au brouillon, le croquis topographique de ce territoire immense, désert, qui invite au travail, et je compte le publier prochainement pour l'offrir, accompagné d'un mémoire, à l'industrie rurale.
J'ai parcouru plus de six mille lieues à cheval, pendant un an et demi, afin de l'explorer et de l'étudier.
Il n'est guère de cours d'eau, de source, d'étang, de bois, de dune que je n'aie visités personnellement pour en calculer moi-même la position approximative et devenir baqueano, sachant que le premier devoir d'un soldat est de reconnaître d'un bout à l'autre le terrain où il lui faudra un jour opérer.

N'est-il pas de plus piètre figure que celle d'un chef avec des responsabilités, livré à un pauvre paysan qui le guidera correctement mais ne lui suggérera pas la moindre idée stratégique?
La nouvelle frontière de Córdoba commence aux confins de San Luis, quasiment sur le méridien qui passe à Achiras, situé sur les derniers contreforts de la sierra, et, longeant le río Quinto, elle s'étend jusqu'à la Ramada Nueva, baptisée ainsi par moi et Trapalcó par les Ranqueles, ce qui signifie : eau de totora, trapal étant la totora et co, l'eau.

La Ramada Nueva, ce sont les effluents du río Quinto, vulgairement dénommés la Amarga.
De la Ramada Nueva, et en allant chercher sur la droite la frontière sud de Santa Fe, la ligne passe par la Laguna n° 7, appelée ainsi par les chrétiens, et Potálauquen par les Ranqueles, c'est-à-dire grand lac : potá,grand et lauquen, lac.
En suivant le plan judicieux des Espagnols, j'ai établi cette frontière en installant les principaux forts sur la rive sud du río Quinto.

S'il s'était agi d'une frontière internationale, cela aurait constitué une erreur militaire, car les obstacles doivent toujours être placés à l'avant afin que ce soit l'ennemi qui, le premier, ait à les franchir.
Mais dans la guerre contre les Indiens, le problème change d'aspect, ce qu'il faut renforcer contre cet ennemi-là, ce ne sont pas les obstacles pour les empêcher de pénétrer, mais pour les empêcher de se retirer.
Le principal fortin de la nouvelle ligne de frontière sur le río Quinto s'appelle Sarmiento. De là part le chemin qui, en passant par la Laguna del Cuero, fort connue des chrétiens, conduit à Leubucó, centre des campements ranquéliens.
De là, je me mis en route.
Je poursuivrai demain.
Aujourd'hui, je me suis arrêté sur certains détails en pensant qu'ils ne manqueraient pas de t'intéresser.
Si le public auquel je présente cette carte partageait ce sentiment, je pourrais aller me coucher, tranquille et satisfait comme un collégien qui a bien étudié sa leçon et la connaît.
Comment le savoir?
Nous croyons tant de fois faire rire avec un mot d'esprit et l'auditoire reste de marbre.
C'est pourquoi toute la sagesse humaine se trouve exprimée dans l'inscription du temple de Delphes.

Fuente: El presente extracto en francés, fue publicado por "Christian Bourgois editeur" de propiedad de nuestra primos franceses, para dar a conocer la obra de nuestro tío tatarabuelo el General Lucio Victorio Mansilla:  "Una excursión a los indios ranqueles"  traducida al francés por Odile Begué.

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